25 - Pensées
- XXV. Faiblesse de l'homme.
CE qui m'étonne
le plus est de voir que tout le monde n'est pas étonné
de sa faiblesse. On agit sérieusement, et chacun suit sa condition
; non pas parce qu'il est bon en effet de la suivre, puisque la mode
en est ; mais comme si chacun savait certainement où est la
raison et la justice. On se trouve déçu à toute
heure, et par une plaisante humilité on croit que c'est sa
faute, et non pas celle de l'art qu'on se vante toujours d'avoir.
Il est bon qu'il y ait beaucoup de ces gens là au monde ; afin
de montrer que l'homme est bien capable des plus extravagantes opinions,
puisqu'il est capable de croire qu'il n'est pas dans cette faiblesse
naturelle et inévitable, et qu'il est au contraire dans la
sagesse naturelle.
[§] La faiblesse de
la raison de l'homme paraît bien davantage en ceux qui ne la
connaissent pas, qu'en ceux qui la connaissent. [183]
[§] Si on est trop
jeune, on ne juge pas bien. Si on est trop vieil, de même. Si
on n'y songe pas assez, si on y songe trop, on s'entête, et
l'on ne peut trouver la vérité.
Si l'on considère
son ouvrage incontinent après l'avoir fait, on en est encore
tout prévenu. Si trop longtemps après, on n'y entre
plus.
Il n'y a qu'un point indivisible,
qui soit le véritable lieu de voir les tableaux. Les autres
sont trop prés, trop loins, trop hauts, trop bas. La perspective
l'assigne dans l'art de la peinture. Mais dans la vérité
et dans la morale qui l'assignera.
[§] Cette maîtresse
d'erreur que l'on appelle fantaisie et opinion, est d'autant plus
fourbe qu'elle ne l'est pas toujours. Car elle serait règle
infaillible de vérité, si elle l'était infaillible
du mensonge. Mais estant le plus souvent fausse, elle ne donne aucune
marque de sa qualité, marquant de même caractère
le vrai et le faux.
Cette superbe puissance,
ennemie de la raison, qui se plaît à la contrôler
[184] et à la dominer, pour montrer combien elle peut en toutes
choses, a établi dans l'homme une seconde nature. Elle a ses
heureux, et ses malheureux ; ses sains, ses malades ; ses riches,
ses pauvres ; ses fous, et ses sages : et rien ne nous dépite
davantage, que de voir qu'elle remplit ses hôtes d'une satisfaction
beaucoup plus pleine et entière que la raison, les habiles
par imagination se plaisant tout autrement en eux mêmes que
les prudents ne se peuvent raisonnablement plaire. Ils regardent les
gens avec empire. Ils disputent avec hardiesse et confiance, les autres
avec crainte et défiance. Et cette gaieté de visage
leur donne souvent l'avantage dans l'opinion des écoutants
: tant les sages imaginaires ont de faveur auprès de leurs
juges de même nature. Elle ne peut rendre sages les fous ; mais
elle les rend contents ; à l'envi de la raison, qui ne peut
rendre ses amis que misérables. L'une les comble de gloire,
l'autre les couvre de honte.
Qui dispense la réputation
? Qui [185] donne le respect et la vénération aux personnes,
aux ouvrages, aux grands, sinon l'opinion ? Combien toutes les richesses
de la terre sont elles insuffisantes sans son contentement ?
L'opinion dispose de tout.
Elle fait la beauté, la justice, et le bonheur, qui est le
tout du monde. Je voudrais de bon cur voir le livre italien,
dont je ne connais que le titre, qui vaut lui seul bien des livres,
Della opinione Regina del mundo. J'y souscris sans le connaître,
sauf le mal s'il y en a.
[§] On ne voit presque
rien de juste ou d'injuste, qui ne change de qualité, en changeant
de climat. Trois degrés d'élévation du Pôle
renversent toute la Jurisprudence. Un Méridien décide
de la vérité, ou peu d'années de possession.
Les lois fondamentales changent. Le droit a ses époques. Plaisante
justice qu'une rivière ou une Montaigne borne ! Vérité
au deçà des Pyrénées, erreur au delà.
[§] L'art de bouleverser
les États est d'ébranler les coutumes établies,
en fondant jusques dans leur source, pour y faire remarquer le défaut
[186] d'autorité et de justice. Il faut, dit-on, recourir aux
lois fondamentales et primitives de l'État, qu'une coutume
injuste a abolies. C'est un jeu sûr pour tout perdre. Rien ne
sera juste a cette balance. Cependant le peuple preste l'oreille à
ces discours ; il secoue le joug dés qu'il le reconnaît
; et les grands en profitent à sa ruine, et à celle
de ces curieux examinateurs des coutumes reçues. Mais par un
défaut contraire les hommes croient quelquefois pouvoir faire
avec justice tout ce qui n'est pas sans exemple.
[§] Le plus grand
Philosophe du monde, sur une planche plus large qu'il ne faut pour
marcher à son ordinaire, s'il y a au dessous un précipice,
quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination
prévaudra. Plusieurs n'en sauraient soutenir la pensée
sans pâtir et suer. Je ne veux pas rapporter tous les effets.
Qui ne sait qu'il y en a à qui la vue des chats, des rats,
l'écrasement d'un charbon emportent la raison hors des gonds
?
[§] Ne diriez-vous
pas que ce [187] Magistrat dont la vieillesse vénérable
impose le respect à tout un peuple, se gouverne par une raison
pure et sublime, et qu'il juge des choses par leur nature, sans s'arrêter
aux vaines circonstances qui ne blessent que l'imagination des faibles
? Voyez-le entrer dans la place où il doit rendre la justice.
La voilà prêt à ouïr avec une gravité
exemplaire. Si l'Avocat vient à paraître, et que la nature
lui ait donné une voix enrouée, et un tour de visage
bizarre, que le barbier l'ait mal rasé, et que le hasard l'ait
encore barbouillé, je parie la perte de la gravité du
Magistrat.
[§] L'esprit du plus
grand homme du monde n'est pas si indépendant, qu'il ne soit
sujet a être troublé par le moindre tintamarre qui se
fait autour de lui. Il ne faut pas le bruit d'un canon pour empêcher
ses pensées : il ne faut que le bruit d'une girouette ou d'une
poulie. Ne vous étonnez pas s'il ne raisonne pas bien à
présent : une mouche bourdonne à ses oreilles : c'en
est assez pour le rendre incapable de bon conseil. Si vous voulez
[188] qu'il puisse trouver la vérité, chassez cet animal
qui tient la raison en échec, et trouble cette puissante intelligence
qui gouverne les villes et les Royaumes.
[§] Nous avons un
autre principe d'erreur, savoir les maladies. Elles nous gâtent
le jugement et le sens. Et si les grandes l'altèrent sensiblement,
je ne doute point que les petites n'y fassent impression à
proportion.
Notre propre intérêts
est encore un merveilleux instrument pour nous crever agréablement
les yeux. L'affection ou la haine changent la justice. En effet, combien
un Avocat bien payé par avance trouve-t-il plus juste la cause
qu'il plaide ? Mais par une autre bizarrerie de l'esprit humain, j'en
sais qui pour ne pas tomber dans cet amour propre ont esté
les plus injustes du monde à contre-biais. Le moyen sûr
de perdre une affaire toute juste était de la leur faire recommander
par leurs proches parents.
[§] La justice et
la vérité sont [189] deux pointes si subtiles, que nos
instruments sont trop émoussez pour y toucher exactement. S'ils
y arrivent, ils en écachent la pointe, et appuient tout au
tour, plus sur le faux que sur le vrai.
[§] Les impressions
anciennes ne sont pas seules capables de nous abuser. Les charmes
de la nouveauté ont le même pouvoir. De là viennent
toutes les disputes des hommes, qui se reprochent, ou de suivre les
fausses impressions de leur enfance, ou de courir témérairement
après les nouvelles.
Qui tient le juste milieu
? Qu'il paroisse, et qu'il le prouve. Il n'y a principe quelque naturel
qu'il puisse être, même depuis l'enfance, qu'on ne fasse
passer pour une fausse impression, soit de l'instruction, soit des
sens. Parce, dit-on, que vous avez crû dés l'enfance
qu'un coffre était vide lorsque vous n'y voyiez rien, vous
avez crû le vide possible : c'est une illusion de vos sens fortifiée
par la coutume, qu'il faut que la science corrige. Et les autres disent
au [190] contraire : parce qu'on vous a dit dans l'école, qu'il
n'y a point de vide, on a corrompu votre sens commun qui le comprenait
si nettement avant cette mauvaise impression, qu'il faut corriger
en recourant à votre première nature. Qui a donc trompé,
les sens ou l'instruction ?
[§] toutes les occupations
des hommes sont a avoir du bien ; et le titre par lequel ils le possèdent
n'est dans son origine que la fantaisie de ceux qui ont fait les lois.
Ils n'ont aussi aucune force pour le posséder sûrement
: mille accidents le leur ravissent. il en est de même de la
science : la maladie nous l'ôte.
[§] L'homme n'est
donc qu'un sujet plein d'erreurs ineffaçables sans la grâce.
Rien ne lui montre la vérité : tout l'abuse. Les deux
principes de vérité, la raison, et les sens, outre qu'ils
manquent souvent de sincérité, s'abusent réciproquement
l'un l'autre. Les sens abusent la raison par de fausses apparences
: et cette même piperie qu'ils lui apportent, ils la reçoivent
d'elle à leur tour : elle [191] s'en revanche. Les passions
de l'âme troublent les sens, et leur font des impressions fâcheuses.
Ils mentent, et se trompent à l'envi.
[§] Qu'est-ce que
nos principes naturels, sinon nos principes accoutumés ? Dans
les enfants, ceux qu'ils ont reçus de la coutume de leur pères,
comme la chasse dans les animaux.
Une différente coutume
donnera d'autres principes naturels. Cela se voit par expérience.
Et s'il y en a d'ineffaçables à la coutume, il y en
a aussi de la coutume ineffaçables à la nature. Cela
dépend de la disposition.
Les pères craignent
que l'amour naturel des enfants ne s'efface. Quelle est donc cette
nature sujette à être effacée ? La coutume est
une seconde nature, qui détruit la première. Pourquoi
la coutume n'est-elle pas naturelle ? J'ai bien peur que cette nature,
ne soit elle-même qu'une première coutume, comme la coutume
est une seconde nature.